"Un brin de
poésie"
(notre proposition du
moment : divers poètes d'Amérique du
Sud)
MÉTAMORPHOSE
Mon grand-père alla chercher de
l'argent
mais l'argent se transforma en
indien.
Mon grand-père alla chercher de
l'indien
mais l'indien se transforma en
or.
Mon grand-père alla chercher de
l'or
mais l'or se transforma en
terre.
Mon grand-père alla chercher de
la terre
mais la terre se transforma en
frontière.
Mon grand-père, assez
intrigué,
alla modeler la frontière
:
Et le Brésil prit la
forme
d'une harpe.
(Ricardo
Cassiano)
FAMILLE
Trois jeunes
garçons et deux petites filles
dont une encore au
berceau.
La cuisinière
noire, la petite bonne métisse,
le perroquet, le chat,
le chien,
les poules grasses dans
le mètre carré du potager
et la femme qui
s'occupe de tout.
La chaise longue, le
lit, le jeu de bascule,
la cigarette, le
travail, la prière,
la pâte de goyave
au dessert du dimanche,
le cure-dent entre les
dents satisfaites,
le gramophone
éraillé toute la nuit
et la femme qui
s'occupe de tout.
L'usurier, le laitier,
l'arable,
le médecin une
fois par mois,
le billet de loterie
toute les semaines,
périmé !
Mais l'espoir est toujours là.
La femme qui s'occupe
de tout.
et le
bonheur.
(Carlos Drummond de
Andrade)
Elle commença par
tuer des mouches,
torturer des chats,
lapider des chiens,
arracher les ailes des
papillons,
écraser des
abeilles,
brûler des
libellules,
faire des flambées
de fourmis,
dépecer des
cafards ;
mais à peine
comprit-elle les hommes
que ces amusements
cessèrent de lui
plaire.
Elle ne retourna plus dans
les bois
dans la profondeur des
terres,
ne courailla plus entre
les orangers
ni ne s'approcha des
navilles.
Mais elle fréquenta
les lieux de fêtes,
s'approcha des mâles
les toucha, les palpa, les
assiégea, les entoura,
faisant d'eux des fourmis,
des chiens, des abeilles.
Ainsi,
Angélica
ta jeunesse fut-elle
retour à l'enfance.
(Fernando Lambert)
La pauvreté
Tu n'aimes pas
&emdash; elle
t'effraie &emdash;
la pauvreté,
tu ne veux pas
aller avec des souliers
usés au marché
ni en revenir dans ta
vieille robe.
Amour, nous n'aimons pas,
comme les riches le
voudraient,
la misère.
Et nous l'arracheront
comme une dent mauvaise
qui a mordu jusqu'à
présent le c¦ur de l'homme.
Pourtant, je ne veux pas
que tu la craignes.
Si elle arrive par ma
faute à ta maison,
s'il advient que la
pauvreté
en chasse tes souliers
dorés,
qu'elle ne chasse pas ton
rire, le pain de ma vie.
Si tu n'as plus assez pour
payer ton loyer
dirige avec fierté
tes pas vers le travail
et pense, mon amour, que
moi je te regarde
et que nous sommes en
notre union la plus grande richesse
jamais rassemblée
sur la terre.
(Pablo Neruda)
LA
LAVANDIÈRE
Me voici avec ma corbeille
De tristesse à
laver,
Vers l'étang de
l'oubli,
Laissez-moi, laissez-moi
passer.
Petite lune, clair de
lune,
N'oublie pas de
m'éclairer.
Ta tendresse nous
enveloppait
Et nous protégeait
tous deux,
Tu l'as tachée un
matin,
Lorsque tu m'as dit
adieu.
Petite lune, clair de
lune,
N'oublie pas de
m'éclairer.
Dans le courant du fleuve
Je dois laver avec ardeur
La tache que ton
départ
A laissée sur mon
mouchoir.
Petite lune, clair de
lune,
N'oublie pas de
m'éclairer.
Je suis la triste
lavandière
Qui va laver son
illusion ;
L'amour est une tache
Qui ne part pas sans
souffrance
Petite lune, clair de
lune,
N'oublie pas de
m'éclairer.
(Violetta Parra)
ALFONSINA ET LA MER
Sur la sable doux que
caresse la mer
Ses traces sont sans
retour,
Un chemin solitaire de
peine et de silence
Est arrivé
jusqu'à l'eau,
Un chemin solitaire de
peine silencieuse
Est arrivé
jusqu'à l'écume des vagues.
Dieu sait quelle angoisse
t'accompagna,
Quelles longues
souffrances ta voix a tues,
Pour que, bercée,
elle se réfugie
Dans le chant des
coquillages,
La chanson que chantent au
fond de la mer
Les coquillages.
Tu t'en vas, Alfonsina,
avec ta solitude,
Quels nouveaux
poèmes es-tu allée chercher,
Une voix lointaine de vent
et de sel
A charmé ton
âme
Et l'emporte,
Et tu t'en vas
là-bas, comme dans un rêve,
Endormie, Alfonsina, et
toute vêtue de mer.
Cinq petites
sirènes t'emmèneront
Par des chemins d'algues
et de corail,
Et des hippocampes
phosphorescents
Feront une ronde à
tes côtés,
Et tous les habitants de
l'eau
Joueront bientôt
à tes côtés.
"Baisse donc la lampe
encore un peu,
Laisse-moi, nourrice,
dormir en paix ;
Et s'il me demande, ne dis
pas que je suis là,
Dis-lui qu'Alfonsina ne
reviendra pas.
Et s'il me demande, ne lui
dis jamais que je suis là,
Dis-lui que je suis
partie."
(Mercedes Sosa)
BELLE
Belle,
pareil à l'eau qui
sur la pierre fraîche
de la source
ouvre son grand
éclair d'écume,
est ton sourire,
belle.
Belle,
aux fines mains, aux pieds
déliés
comme un petit cheval
d'argent,
fleur du monde, marchant,
je te vois moi,
belle.
Belle,
avec un nid de cuivre
enchevêtré
dans la tête, un nid
d'une brune couleur de
miel
où mon c¦ur
brûle et se repose,
belle.
Belle,
aux yeux trop grands pour
ton visage,
aux yeux trop grands pour
la planète.
Il y a des pays, des
fleuves
dans tes yeux,
ma patrie se tient dans
tes yeux,
je vagabonde à
travers eux,
ils donnent sa
clarté au monde
partout où avancent
mes pas,
belle.
Belle,
tes seins sont pareils
à deux pains
&emdash; terre froment et
lune d'or &emdash;,
belle.
Belle,
ta taille
mon bras l'a faite comme
un fleuve
mille années
parcourant la douceur de ta chair,
belle.
Belle, ma belle,
ta voix, ta peau, tes
ongles,
belle, ma belle,
ton être, ta
clarté, ton ombre, belle,
tout cela est mien, belle,
tout cela, mienne,
m'appartient,
lorsque tu marches ou tu
reposes,
lorsque tu chantes ou que
tu dors,
lorsque tu souffres ou que
tu rêves,
toujours,
lorsque tu es proche ou
lointaine,
toujours,
ma belle, tu es mienne,
toujours.
(Pablo Neruda)
La branche
volée
Dans la nuit nous allons
entrer
voler
une branche en
fleur.
Nous allons franchir le
mur,
dans les
ténèbres du jardin de quelqu'un d'autre,
deux ombres dans
l'ombre.
L'hiver n'est point parti
encore
et l'on dirait que le
pommier
brusquement s'est
changé
en cascades
d'étoiles parfumées.
Dans la nuit nous allons
entrer
jusqu'à son
tremblant firmament,
et tes petites mains avec
les miennes
voleront les
étoiles.
Alors, et en catimini,
chez nous,
dans l'ombre et dans la
nuit,
entrera avec tes pas
le pas silencieux du
parfum
et avec des pieds
constellés
le corps lumineux du
printemps.
(Pablo Neruda)
Petites questions à
propos de Dieu
Un jour moi j'ai
demandé:
Grand-père,
où se trouve Dieu?
Grand-père triste
est devenu
et ne m'a rien
répondu.
Il est mort dans les
champs, un jour,
sans prières ni
confessions.
Et les indiens l'ont
enterré,
flûte de roseau et
tambour.
Un peu plus tard j'ai
demandé:
Père, que sais-tu
de Dieu?
Mon père grave est
devenu
et ne m'a rien
répondu.
Mon père est mort
dans la mine
sans docteur ni
protection.
Couleur du sang des
mineurs
que celle de l'or du
patron!
Mon frère qui vit
dans la forêt
ne connaît pas la
moindre fleur.
Malaria, serpents et
sueur,
telle est la vie du
bûcheron!
Et n'allez pas lui
demander
s'il sait où se
trouve Dieu.
Chez lui n'est jamais
passé
un aussi important
Monsieur.
Moi je chante par les
chemins
et quand je suis en
prison
du peuple j'entends les
voix:
il chante beaucoup mieux
que moi.
Il est une affaire sur
terre
plus importante que
Dieu.
Que personne ne crache le
sang
pour que d'autres vivent
mieux.
Dieu veille-t-il sur les
pauvres?
Peut-être que oui,
peut-être que non.
Mais il est sûr
qu'il déjeune
à la table du
patron.
(Atahualta Yupanqui)
Les nuits du poète
Ton indifférence
blesse,
tes fureurs, ta
cruauté hantent
de cauchemars
renouvelés
les nuits du poète.
Tant d'amour tant de
tendresse
tant de caresses il a su
te donner
Comme une rose dans ton
c¦ur
il voulait s'installer,
s'en emparer, y régner
Monde, le poète ne
sait plus rêver
La porte sur lui se
referme
Son appel, sans
réponse est demeuré
Sans partage, son c¦ur se
révolte
La terre sous ses pieds se
dérobe.
Solitaire, il quitte cette
vallée,
comme étoile
s'installe
chaque nuit dans la
galaxie
crie sa
désespérance, son désarroi
aux planètes, aux
dieux,
Si un jour il t'arrive
de le croiser
Détourne ton regard
tu pourrais regretter
de l'avoir si cruellement
blessé
Si parfois tu le vois
tomber
ramasse ses éclats
Prends soin
de ne pas les effeuiller
Pour qu'un jour
il puisse à nouveau
briller
Pour qu'un jour
il puisse à nouveau
raconter.
.......
Pas poète mais...
Les pieds un peu plus
hauts
pour flotter en nuage
je veux porter au bleu
quelques rêves
d'été
Le soleil me fait mal
et la poussière
irrite
ma voix
désabusée
qui veut hurler la paix
J'ai bien trop vu de
guerres
entendu trop d'enfants
pleurer sans un sanglot
près du corps de
leur mère
Mains vides de son sein
j'ai eu faim quelquefois
et j'ai tari mes larmes
et j'ai cassé ma
voix
Personne n'entendait
alors je veux construire
un pays plein d'oiseaux
un abri pour ceux
là
puisqu'ils ont faim et
froid
d'amour et de chaleur.
Je ne suis pas
poète
je ne suis que les pleurs
mais je les voudrais encre
bleue de pâle
bonheur .
Toi tu te crois
différent
Parce qu'on t'appelle
poète
Et que ton monde bien
à part
Est par delà les
étoiles
De tant regarder la lune
Tu ne sais plus rien
regarder
Tu es pareil au pauvre
aveugle
Qui ne sait pas se diriger
Va-t-en regarder les
mineurs
Les hommes dans les champs
de blé
Et chante-les ceux qui
luttent
Pour gagner un morceau de
pain
Poète aux aimables
rimes
Va-t-en vivre dans la
forêt
Et là tu apprendras
Sur les misères du
bûcheron
Partage la vie du peuple
Regarde-le du dedans,
D'abord il faut être
un homme,
Et poète
après seulement.
(Atahualta
Yupanqui)
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O.C.
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